Éduquer ou enseigner : faut-il encore choisir ?

Pourquoi les mots éduquer et enseigner produisent-ils encore des réactions aussi vives, du côté des parents et du côté des enseignants ? Les avis des uns et des autres sur ces mots sont parfois contradictoires. Ils sont toujours fortement chargés sur le plan émotionnel.

Je rencontre ainsi des parents qui revendiquent totalement l’éducation de leurs enfants et refusent que les enseignants se chargent de ce qui, à leurs yeux, fait partie de leurs prérogatives. Je rencontre des enseignants, notamment dans le secondaire, qui refusent d’éduquer leurs élèves et revendiquent la répartition des tâches. J’entends alors « ce n’est pas mon boulot ! Moi je suis là pour enseigner pas pour éduquer. Mais que font les parents ?… » Je rencontre aussi des directeurs d’école maternelle qui, recevant des jeunes parents pour la première inscription de leur enfant à l’école, entendent ceux-ci dire « je n’ai rien transmis à mon enfant. Ce n’est pas mon boulot. Il fait ce qu’il veut… »

Il me semble que nous avons en France des représentations mentales et sociales limitatives du verbe éduquer. À travers des habitudes familiales et sociales anciennes, nous réservons le verbe « éduquer » à « socialiser » ; c’est-à-dire à transmettre les lois, codes, usages, règles, manières de vivre propres au groupe social dans lequel nous évoluons. Eduquer ainsi compris devient : transmettre un cadre, des limites ou des règles, pratiquer la politesse, savoir se tenir dans tel ou tel lieu, obéir, etc…

Or « éduquer » a une signification première plus large. Dans le dictionnaire encyclopédique de langue française, nous pouvons lire à éducation : « action de développer les facultés morales, physiques et intellectuelles… » Quant au verbe lui-même, le dictionnaire indique « élever, former quelqu’un et lui donner une éducation ». Si donc nous lisons bien, sans parti pris le dictionnaire (référence langagière pour chacun de nous), nous pouvons constater que l’action d’enseigner fait partie de l’acte d’éduquer ; car enseigner, c’est-à-dire transmettre des connaissances, des méthodes pour apprendre et des manières de faire (lire, rédiger, écouter, etc…), participe au développement des facultés intellectuelles de chaque élève.

La séparation ou le clivage entre « éduquer » et « enseigner » est donc à mes yeux un faux problème ou un symptôme qui masque une ou plusieurs autres problématiques comme : des représentations péjoratives de la transmission du « savoir-vivre » ; un sentiment de supériorité de certains enseignants qui pensent s’abaisser en éduquant au vivre ensemble et qui affirment « c’est le travail du CPE, pas le mien » ; le sentiment d’insécurité ressenti par certains enseignants lorsque les rôles ne sont plus objectifs (transmettre des connaissances) mais deviennent aussi subjectifs (entrer en relation avec les élèves).