Le harcèlement sexuel dans les pays du maghreb

Je lis dans le journal Réforme du 7 juin 2012 un article sur le film égyptien « Les femmes du bus 678 » de Mohammed Diab, sorti en 2010 sur les écrans ; puis dans LE FIGARO du 30 août, l’article en page 2 « L’Egypte veut en finir avec le harcèlement sexuel » ; alors des souvenirs remontent des profondeurs de mon enfance.

J’avais 13 ans au moment de l’indépendance de l’Algérie et je me suis retrouvée, toute jeune fille, presque encore une enfant, sous le regard des hommes dès que je sortais de chez moi : toutes les jeunes filles européennes avaient fui dans l’exode massif du printemps 1962 et les jeunes filles algériennes n’étaient visibles que voilées. Passé l’effet de surprise, j’en ai subi rapidement les inconvénients : lorsque je faisais des courses à Alger, entre mes deux parents, je sentais souvent des mains qui me touchaient. Lorsque nous allions à la plage, je ne pouvais me baigner seule car j’étais assaillie en surface et sous l’eau par des hommes qui me frôlaient ou passaient entre mes jambes. Mon père devait rester à côté de moi pendant la baignage et sa présence n’évitait pas toujours ces désagréments. J’ai retrouvé plus tard, lors de voyages en Tunisie, Maroc et en Egypte, les mêmes regards et gestes furtifs de la part des hommes, lorsque je me promenais dans les rues.

Il est évident que ces comportements s’expliquent par l’éducation qui est donnée aux garçons dans les familles. Celui-ci remplace le père en son absence, surveille sa mère et ses sœurs y compris lorsqu’il est encore un petit enfant. Un sentiment de toute puissance en découle, conforté par les parents qui mettent leur fils sur un piédestal : il est donc naturel et normal, à ses yeux, qu’il ait le droit de faire ce dont il a envie, quand il en a envie, comme il en a envie.

Nous constatons aujourd’hui, lorsque nous sommes enseignant, éducateur ou parent que ce fonctionnement, dans « la toute puissance infantile », est fréquent en France chez un grand nombre de nos élèves ou enfants quand ils font, dans l’instant, ce qui leur passe par la tête et le corps. Pour un certain nombre de ces élèves ou enfants, nos remarques, remontrances ou sanctions ne produisent pas l’effet que nous attendons car les notions de légitime/ illégitime, légal /illégal, possible /impossible… ne sont pas acquises, en eux. Ils vivent dans un univers de représentations différent du nôtre où tout ce qu’ils désirent est légitime/juste/bon. Nous avons donc à les aider à  modifier progressivement leurs champs de représentations mentales, objet de tous les malentendus, non par la force seule (sanctions) mais par la raison, la démonstration, l’explicitation.

Pour en revenir à la question initiale du harcèlement sexuel dans les pays d’Afrique du Nord, il me semble qu’il est nécessaire de poser le problème sous un angle inattendu : celui de la privation.

Celle-ci se distingue de la frustration : Frustrer un besoin ou un désir signifie que la satisfaction de celui-ci est le plus souvent différée vers un temps futur. Dans certains cas, la satisfaction en l’état est interdite par la loi ou la règle et l’individu apprend soit à transformer son besoin ou son désir pour qu’il entre dans un cadre (légitime, légal, juste…), soit à imaginer qu’il donne satisfaction à son envie, sans pourtant la réaliser concrètement.

À titre d’exemple, lorsque l’élève a envie de dire quelque chose de désagréable à son professeur, il supporte la frustration de ne pas le dire en imaginant qu’il le dit. Ainsi il peut penser tout ce qu’il veut, mais il ne peut pas dire tout ce qu’il pense.

Cette capacité à supporter la frustration, en faisant appel à ses processus mentaux, manque peut-être à certains…

La privation marque, selon moi, fortement les sociétés régies par l’Islam et dans lesquelles le politique et le religieux se mélangent parfois ou souvent : privation de nourriture par le jeûne (ramadan) ; privation de produits (alcool, etc…) car interdits par la religion ; privation de relations hommes -femmes par la séparation rigoureuse des sexes, etc…

Ces privations marquent, selon moi, le développement des individus masculins et féminins : rendant agressifs, transgressifs ou passifs, ceux et celles qui ne se soumettent pas de leur plein gré à ces règles autoritaires.

Edith TARTAR GODDET, psychosociologue